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Interview réalisée par mon collègue auteur Jess Kaan (que j'ai moi-même interviewé à la même époque comme on peut le voir sur son site perso) en juillet 2004 à l'occasion de la conception de l'anthologie Emblèmes : Trésors paru chez l'Oxymore en 2005 et de la parution à l'époque de Des Roses et des Monstres dans sa première édition ainsi que de la première mouture des Gentlemen de l'Étrange (on voit dans mes réponses que je n'ai pas trop changé depuis cette époque ^_^).

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  • Bonjour Estelle, les lecteurs des Éditions de l’Oxymore te connaissent sous différentes facettes, auteure (Emblèmes Momies et bientôt Fées), essayiste, traductrice de Tanith Lee pour l’essentiel et bientôt anthologiste. Tu sembles multiple, à moins qu’il n’y ait plusieurs Estelle, thèse que tendrait à soutenir la présence d’une des œuvres sur le site en guise de photo… Où est donc la vérité ? Comment te décrirais-tu ?

Salut Jess. Alors c’est un peu ardu comme question, ça va m’obliger à réfléchir un moment avant de répondre.

En fait je ne suis pas vraiment multiple (en dehors de mes huit bras qui rendent mal en photo, d’où l’illustration ;) ), disons que la littérature offre ce genre de possibilités et que j’ai eu la chance de pouvoir m’y adapter notamment en raison des études que j’avais fini par choisir de faire : je voulais absolument étudier les vampires et en faire une thèse, la plupart des vieux textes étaient en anglais, donc j’ai poursuivi dans cette voie.

La traduction c’est donc une pratique pour laquelle j’avais des facilités au lycée et que j’ai développée à la fac parce que la plupart des auteurs que j’admirais s’exprimaient en anglais et que je voulais pouvoir comprendre parfaitement ce qu’ils disaient sans passer par un intermédiaire, ensuite j’ai eu la chance que Léa et Oxymore me fassent confiance et me confient des textes.

Auteur c’est comme illustrateur, je le fais pour moi en amateur depuis toute petite mais il a fallu beaucoup de persévérance pour obtenir un résultat valable qui puisse intéresser certains lecteurs.

Quant à l’anthologie, elle s’est décidée très vite sur une idée de Léa et j’ai bien évidemment été ravie de me la voir confier.

Donc en résumé et pour répondre à ta question, je me décrirais comme quelqu’un qui a eu beaucoup de chance de rencontrer des gens qui lui ont fait confiance et de pouvoir concilier ses diverses passions dans un même domaine, celui de la littérature fantastique au sens large.

  • En ce qui concerne la traduction, traduis-tu uniquement de l’anglais ou américain vers le français ou l’inverse est-il vrai ?

Je traduis aussi du français vers l’anglais/américain. C’est un peu plus difficile pour moi, mais en réalité, ça se passe assez bien.

  • Comment as-tu croisé la route des Éditions de l’Oxymore

C’est personnel ça comme question ;). Mais dans les grandes lignes j’ai rencontré Léa à l’époque du fanzine vampirique Requiem et du centenaire de Dracula et lorsque l’Oxymore a démarré, l’équipe m’a donné la possibilité de continuer avec eux régulièrement.

  • Traductrice, auteure, anthologiste de l’Emblèmes Gemmes et Joyaux [nom projet de l'Emblèmes : Trésors], comment concilies-tu ces différentes passions ? Et laquelle d’entre elles préfères-tu ?

Elles se marient naturellement ensemble : si tu aimes écrire et lire, traduire, disséquer ou choisir des textes est une chose agréable.

Le plus difficile reste la traduction, personne n’est à l’abri d’une erreur surtout dans une langue qui n’est pas la sienne, c’est véritablement un travail qui demande beaucoup d’attention et de concentration.

Pour les articles également, lorsque ça concerne un auteur ou un livre avec lequel on entretient un rapport presque intime, il vaut mieux ne pas trop se laisser emporter par son amour de l’œuvre qu’on étudie, sinon on a du mal à garder l’esprit critique, ou du moins analytique.

Le rôle d’anthologiste n’est pas de tout repos non plus quand il s’agit d’appels à textes comme ceux d’Emblèmes, qui drainent beaucoup d’auteurs. Sur les Gemmes, j’ai reçu une majorité de bons, et parfois de très bons textes, et j’ai vraiment eu des difficultés à les départager, il m’est même arrivé de passer des nuits à y réfléchir au lieu de dormir. Il faut parfois faire abstraction de ses propres goûts (j’adore les textes à l’ambiance décadente genre dix-neuvième notamment) pour être un peu plus éclectique et explorer tous les genres et tous les talents.

Évidemment c’est écrire que je préfère, faire vivre toutes ces créatures qui habitent dans ta tête, c’est quelque chose de fascinant, et lorsque cela intéresse les lecteurs et les éditeurs, on a une sensation finalement assez étrange. Mais il faut vraiment que ça mûrisse, j’ai encore pas mal de chemin à parcourir, mais tant mieux, je n’aimerais pas que les choses commencent à marcher puis s’arrêtent d’un coup. Ne plus avoir d’idées, ou perdre sa patte, ce doit être assez affreux, sauf si on a la possibilité de passer à une autre passion.

  • Tiens en parlant d’idées ou de patte, y a-t-il certains auteurs en particulier qui t’ont donné envie d’écrire ? Et comme j’ai oublié de mentionner que tu diriges, notamment avec ton fiancé, le fanzine Le calepin jaune, peux-tu nous dire ce qui t’attire dans la littérature du XIXème siècle ?

Quand j’étais petite, en dehors des contes, je ne lisais pratiquement pas de romans ou de recueils vraiment littéraires, j’étais surtout branchée BD et histoires rigolotes et les grands classiques du collège et du lycée, je les ai à peine survolés. J’avais fait quelques incursions par chez Stephen King, Maupassant, Colette, mais le premier auteur que j’ai vraiment apprécié quand j’étais jeune, c’était Charles Bukowski (je compte aussi Jim Morrison mais les gens ne le voient pas vraiment comme un auteur même s’il écrivait de très bons textes). En revanche, quand j’ai commencé à avoir envie d’apprendre par moi-même, je me suis mise à lire plein de bouquins de tous horizons, j’ai dévoré Elric ;), et finalement après avoir testé tous les genres le fantastique s’est imposé. Et alors là les Stoker, les Gautier, les Villiers, les Wilde et consorts, tous les princes de la littérature du dix-neuvième, je peux dire que, si ce n’est pas eux qui m’ont donné envie d’écrire car j’ai toujours aimé ça, ce sont eux qui m’ont aidée à trouver le style que je recherchais. Ceci dit, je lis toujours beaucoup de bandes dessinées :).

Ce qui m’attire dans la littérature du dix-neuvième c’est que je m’y sens ‘chez moi’ si on peut dire, je n’y suis pas dépaysée, curieusement. Elle dégage une atmosphère qui possède à la fois la classe désuète de l’époque et la touche de modernité qui amorçait notre époque à nous, et qui fait que c’est un siècle qui n’est pas si éloigné que ça, tout en gardant le charme d’un temps plus esthétique, d’une décadence qui n’était pas encore de la déchéance comme c’est hélas le cas de nos jours. Et puis les auteurs s’exprimaient dans une langue magnifique, que ce soient les anglo-saxons ou les français, c’était bien tourné sans être lassant (et je peux te dire que pour quelqu’un comme moi qui parle comme un rustre dans la vie courante, c’est un contraste sympathique). Enfin, c’est aussi l’époque à laquelle vivaient tous mes auteurs favoris, les grandes heures du fantastique, peut-être que ça m’en rapproche aussi.

  • On t’a trouvée au sommaire de l’Emblèmes Momies et on te retrouvera dans les Fées, j’ai été frappé par la différence stylistique entre les deux nouvelles… Le texte Turquoise m’a notamment rappelé les Contes dans ce qu’ils ont de plus prenant… D’où t’est venue l’idée de cette nouvelle ?

C’est vrai qu’elles ne se ressemblent pas du tout, mais elles n’ont pas été écrites de la même manière, pour celle de la momie, nous avions convenu que ce serait un texte délirant, un peu comique, disons un hommage à Stoker sur le ton de la plaisanterie.

Pour ‘Turquoise’… Euh… *rires*… En fait j’avais d’abord eu en tête l’image qui débute la nouvelle, et puis je l’ai regardée vivre comme ça pendant quelques semaines, jusqu’à ce que je me dise : ‘mais en fait ce sont les arbres qui sortent de terre’, et l’histoire a continué à pousser toute seule. L’idée de la turquoise c’est parce que c’était ma pierre favorite quand j’étais petite alors je voulais lui rendre hommage. Pour les contes, c’est vrai que j’ai du mal à dissocier fée et conte de fée, même avec tout ce qui se fait depuis des années et qui prend beaucoup d’ampleur aujourd’hui, dans le domaine de la Fantasy, de l’Urban Fantasy, et tous ces genres qui se rattachent au thème, alors peut-être que j’ai écrit une sorte de conte sans le faire exprès, juste parce que ma vision des fées, et celle des elfes, est conditionnée comme ça.  

  • Turquoise délivre tout de même un message quant aux promesses faites et au respect de la Nature, est-ce important pour toi cet aspect d’une œuvre ?

Ce n’est pas un aspect que je privilégie ‘exprès’ dans ce que j’écris en général, même si j’aime bien exprimer ma manière de juger les choses (comme je l’ai fait dans mon recueil Les Gentlemen de l’Étrange où le personnage de Wolfgang est très attaché à ses principes et assez intransigeant). Je ne suis pas quelqu’un de ‘militant’ qui va naturellement s’impliquer pour défendre une cause, même si je suis heureuse que des gens le fassent et nous donnent l’occasion de les rejoindre. Je suis un peu effacée, j’aime mieux faire passer les choses en douceur dans la mesure du possible, avec patience (ceci dit, il ne faut pas trop me chercher non plus, mais j’ai un seuil de patience et de tolérance assez remarquable qui confine parfois à la force d’inertie *rires*). Mais les promesses, la loyauté, la fidélité, ces valeurs-là sont importantes pour moi et j’essaie de m’y tenir. En général quand on fait une promesse on peut avoir des contretemps ou des empêchements pour la tenir, dans ce cas-là, le mieux c’est de s’arranger pour qu’une personne de confiance reprenne le flambeau.

Dans ‘Turquoise’ effectivement c’est le respect de la Nature qui donne le ton, c’est venu naturellement parce que je vois beaucoup de gens passer à côté de choses magnifiques qui pourtant sont à portée de main. C’est facile de glaner un instant de bonheur grâce à la nature qui nous entoure et pourtant la plupart des gens s’en foutent, ils ne regardent autour d’eux que pour y voir ce qui est laid ou ce qui est souillé. Même le plus malingre des géraniums orné d’une perle de rosée sur le rebord de fenêtre d’une bicoque minable, que tu verras le matin en traversant ta ville de grisaille pour aller bosser, recèle assez de beauté pour te donner un instant de bonheur qui durera toute la journée. La nature, c’est facile de la préserver, et c’est encore plus facile de la laisser partager sa beauté avec nous, alors même si je ne suis pas spécialement engagée dans ce genre de choses, je pense que c’est normal que parfois, ça se ressente dans mes textes.

  • Question rituelle, considères-tu l’auteur comme un témoin de son époque ou comme un accusé devant toujours prouver, c’est à dire qu’une fois publié l’auteur doit aller plus loin ?

Je ne me suis jamais posé cette question en fait. Disons qu’écrire c’est avant tout un plaisir, ça ne doit pas devenir une obligation ‘alimentaire’, quelque chose qu’on force. D’abord parce qu’à mon avis ça tue l’inspiration, et d’autre part parce que vivre de sa plume, c’est quasiment impossible. Une fois publié, l’auteur doit continuer à écrire s’il a l’inspiration pour. Évidemment on n’attend pas que son style régresse, donc il doit essayer de rester bon s’il l’est, ou de devenir encore meilleur. Quant à prouver, je pense que si un auteur a quelque chose à prouver c’est avant tout à lui-même et aux gens qu’il aime (mais ça c’est dans n’importe quel domaine en fait), et puis aussi il doit essayer de ne pas décevoir les lecteurs qui apprécient ce qu’il fait en écrivant n’importe quoi juste pour publier. La littérature c’est un art, il ne faut pas l’oublier, c’est comme la peinture ou la musique : il faut que ça vous enflamme l’esprit et mette le bout de vos doigts en marche irrépressiblement. Évidemment ça se travaille, mais ça ne se commande pas.

  • J’ai vu sur le site de Léa Silhol que tu avais illustré certaines de ses nouvelles, t’arrive-t-il d’en faire autant avec les tiennes ?

Je dois dire que les personnages de Léa, et je sais que c’est difficile de laisser une personne extérieure donner un visage à nos créations alors je la remercie encore de m’avoir donné cette opportunité, sont particulièrement inspirants, et je ne suis pas assez talentueuse pour leur faire justice.

Pour mes nouvelles oui, j’en illustre certaines, comme ça quand j’ai le temps, et je dois dire que pouvoir cumuler la joie d’écrire et celle d’illustrer ses propres histoires, c’est vraiment une chance.

  • Si tu nous parlais un peu de l’Emblèmes Gemmes et Joyaux [Trésors], quelle sera sa tonalité ? (variée…)

J’ai eu du mal à ne pas me laisser aller à mon penchant, c’est à dire à ne pas choisir uniquement des textes qui faisaient dix-neuvième. Donc en fait il sera assez varié, avec des atmosphères et des aventures à la fois différentes les unes des autres, mais qui gardent quand même une certaine cohérence entre elles, si bien que, toutes différentes qu’elles soient en style et en genre, on peut les regarder côte à côte et se dire qu’elles vont bien ensemble. J’ai juste le petit regret de ne pas avoir pu y faire rentrer autant de textes que je l’aurais voulu, parce que j’avais reçu beaucoup de belles choses.

  • Aimerais-tu diriger un autre Emblèmes par la suite ?

Ma foi, si celui-ci s’avère réussi, pourquoi pas :)

  • Quels sont tes projets ?

Hmmmmm… Arrêter de parler (tu as vu la longueur de mes réponses !), dormir un peu *rires*, puis publier un petit recueil en plus de Des Roses et des Monstres qui sort en septembre aux éditions du CoLibris, avec une couverture très préraphaélite (et très magnifique) de Dorian Machecourt. J’essaie aussi de monter quelques anthologies mais ce n’est pas évident. Je vais sans doute écrire un roman qui fera suite à mon recueil Les Gentlemen de l’Étrange, mais je n’ai pas trop de temps bien que je note souvent des idées, alors ça risque de prendre un petit moment. Et puis sinon j’ai des projets (secrets) avec Léa ;).

En tout cas merci de cette interview, c’était bien sympathique comme on dit au Calepin.

 

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